Transparence des rémunérations : un projet de transformation
La directive européenne sur la transparence des rémunérations n'est pas qu'une obligation de conformité : c'est un révélateur organisationnel qui invite les entreprises à choisir leur trajectoire de transformation.
La directive européenne sur la transparence des rémunérations entre progressivement en application. La manière dont les entreprises choisissent de l'aborder n'est pas un détail d'exécution : c'est ce qui déterminera si elles en font un simple exercice de conformité ou un véritable levier de transformation. Les premières passeront à côté de l'essentiel alors que les secondes en sortiront renforcées.
« Tant qu'elle reste privée, chacun évalue sa rémunération à sa juste valeur. Dès qu'elle devient comparable, elle s'évalue au regard des autres. Un collaborateur satisfait peut le rester ou reconsidérer entièrement son jugement, non pas parce que sa situation a changé, mais parce que son référentiel a changé. »
Il paraît naturel pour une entreprise confrontée à une nouvelle obligation réglementaire de chercher d'abord à s'y conformer. De ce fait, nombre d'entreprises abordent la transparence des rémunérations sous l'angle technique en se concentrant sur la production d'indicateurs, la publication des écarts et la mise en règle des processus. D'autres privilégient l'angle social en s'attelant à l'ajustement des grilles et à la négociation avec les partenaires sociaux. Ces deux approches sont légitimes mais insuffisantes : ce que la transparence des rémunérations met en lumière dépasse largement la question des écarts salariaux. Pour beaucoup d'organisations, les écarts femmes-hommes que la directive rendra publics s'expliquent par un déséquilibre structurel en haut de pyramide. C'est là un enjeu stratégique sur lequel les entreprises ont un réel pouvoir d'agir : plans de succession, accès des femmes aux postes de direction, volonté explicite de corriger ces déséquilibres dans la durée.
« Ce n'est pas qu'un sujet de rémunération, c'est un sujet structurel d'accès des femmes aux postes de responsabilité. »
En effet, la directive rend visibles les héritages, les arbitrages successifs et les écarts qui se sont creusés au fil du temps sans que leur cohérence d'ensemble n'ait jamais été véritablement interrogée. En ce sens, la directive agit comme un révélateur organisationnel et c'est bien cette dimension qui invite à la traiter comme un véritable projet de transformation et non comme un exercice de conformité ponctuel.
Les entreprises qui abordent ce sujet le plus sereinement sont généralement celles qui ont choisi de ne pas le cantonner au pôle juridique ou à la paie mais d'en faire un véritable projet de transformation, piloté par la DRH avec le soutien de la Direction Générale. Ce positionnement prend acte d'une réalité : le sujet touche à des dimensions aussi fondamentales que la culture d'entreprise, le sentiment d'équité et la confiance des collaborateurs envers leur employeur. Il anticipe aussi le rôle que les managers joueront dans la durée comme premiers interlocuteurs de ceux qui souhaiteront comprendre leur positionnement salarial. C'est précisément parce que le sujet touche à ces dimensions que la trajectoire de transformation ne peut pas être la même pour tous : le bon chemin dépend de là où l'on part et de l'historique de l'organisation.
Nos observations sur le terrain nous ont conduits à distinguer trois types d'approches.

1. La transformation dans la transformation : quand la transparence s'insère dans des chantiers déjà ouverts
Certaines entreprises découvrent le sujet alors qu'elles sont déjà prises dans des chantiers de grande ampleur : changement de SIRH, refonte du référentiel métiers, réorganisation interne. Dans ce contexte, la tentation est forte de différer pour ne pas surcharger un agenda déjà dense. L'expérience montre pourtant que cette attente est rarement payante : chaque transformation en cours constitue une opportunité. C'est le moment où les arbitrages se prennent : autant y intégrer la transparence des rémunérations plutôt que de la traiter séparément, plus tard.
La solution est alors d'adosser la transparence des rémunérations aux chantiers déjà ouverts. C'est le cas, par exemple, lorsqu'une organisation intègre dès le paramétrage de son nouveau SIRH la capacité à produire des indicateurs par catégorie de travail, par genre et au niveau entité, plutôt que d'effectuer un travail de consolidation et réconciliation dans des extractions Excel. Ou lorsqu'une refonte du référentiel métiers devient l'occasion naturelle d'y définir les catégories de travail homogènes que la directive exigera de publier. Il s'agit de faire converger les énergies déjà en mouvement plutôt que de multiplier les chantiers.
Dans cette configuration, les managers sont déjà fortement sollicités par les transformations en cours et il existe un risque réel que la transparence salariale soit perçue comme une charge supplémentaire dont le sens leur échappe. Il est alors d'autant plus précieux de les associer dès la phase de conception, en les invitant à co-construire le référentiel de rémunération plutôt qu'en leur demandant, plus tard, d'appliquer un cadre déjà décidé.
« On a eu un bon alignement de planètes : l'organisation a lancé un plan de transformation en 2023, dont un des axes portait sur le développement d'une culture du résultat et de l'efficacité collective. Ça nous a permis de tirer le fil et de mettre en place un cadre au service de la transparence des rémunérations. »
Le point de vigilance de cette typologie ne porte pas tant sur le risque d'inaction que sur celui de la dilution. Lorsque plusieurs transformations se superposent, le sujet de la transparence des rémunérations peut progressivement perdre en visibilité et, ainsi, se retrouver sans propriétaire clairement identifié. Pour éviter cet écueil, il est utile de s'assurer qu'un sponsor est désigné au niveau du COMEX, qu'une équipe projet, même de taille modeste, en porte la responsabilité et que des jalons de gouvernance dédiés permettent de suivre l'avancement.

2. Le groupe multi-entités : quand l'enjeu premier est celui de la gouvernance
Ces organisations, présentes dans de nombreux pays, avec des systèmes d'information et des pratiques RH hétérogènes, découvrent que la transparence des rémunérations pose avant tout une question de gouvernance. Avant de parler de grilles ou de données, il leur faut d'abord déterminer avec clarté qui décide de quoi, à quel échelon et selon quels principes de subsidiarité.
L'écueil le plus fréquent consiste à confier l'intégralité du projet au siège, qui construit alors une classification globale d'une grande cohérence théorique mais dont l'application locale s'avère souvent difficile. L'approche optimale reposerait donc sur une articulation entre deux niveaux : d'une part, un référentiel commun de compétences et de niveaux de responsabilité, qui constitue la langue partagée du groupe ; d'autre part, une déclinaison locale qui traduit ce référentiel dans les classifications légales, les conventions applicables et les réalités de marché propres à chaque géographie.
« Dans un même pays, un groupe peut compter plusieurs dizaines d'entités juridiques, chacune avec sa propre réalité sociale. Le Groupe fixe le cap, mais chacune doit trouver son propre chemin pour y arriver. »
Dans ce type de configuration, le manager occupe une position particulièrement sensible : il est l'interface naturelle entre le cadre défini par le groupe et la réalité vécue par les équipes sur le terrain. C'est lui qui sera amené à expliquer à un collaborateur les raisons de son positionnement au regard des autres salariés de la même catégorie au sein de son entité juridique et à le faire avec un discours à la fois sincère et cohérent. Les organisations qui préparent au mieux cette étape équipent leurs managers d'éléments de langage contextualisés et ne les laissent pas seuls face à ces conversations. Elles s'appuient sur des RH de proximité qui connaissent l'histoire de chaque situation, qui ont participé aux arbitrages et qui peuvent, le moment venu, donner au manager la profondeur de contexte qu'un élément de langage seul ne suffit pas à porter. C'est à cette condition que l'outillage prend tout son sens : un outil décentralisé, accessible aux managers et aux RH de proximité, qui leur permet de répondre rapidement et de manière documentée à un collaborateur sans que chaque demande ne remonte aux équipes rémunération en centrale.
Pour ces organisations, ce qui fait la différence, c'est la qualité du sponsorship au niveau du COMEX Groupe : c'est lui qui permet aux entités locales de s'engager avec confiance, le groupe assurant la cohérence d'ensemble et la consolidation des données pendant que chaque entité conserve la main sur son application concrète.

3. Le groupe construit par acquisitions successives : quand la transparence révèle une intégration inachevée
Cette troisième configuration est celle des groupes qui se sont construits par acquisitions successives, en rapprochant des entités dotées chacune de leur propre histoire, de leur propre culture salariale et, bien souvent, de conventions collectives différentes. Ces entités ont été intégrées sans être véritablement harmonisées et la directive vient aujourd'hui mettre en lumière ce que beaucoup pressentaient sans l'avoir formalisé : une même fonction peut donner lieu à des écarts de rémunération significatifs d'une entité à l'autre, pour des raisons qui tiennent davantage à l'histoire qu'à la performance ou au niveau de responsabilité.
Face à ce constat, deux réactions se présentent. La première est l'harmonisation générale : rouvrir simultanément l'ensemble des accords, au risque de générer des tensions sociales considérables. La seconde est l'immobilité : ne rien modifier et publier des indicateurs qui, en l'état, ne manqueront pas de susciter des interrogations légitimes. La voie praticable consiste à séquencer : rendre d'abord les classifications lisibles et les données comparables sans toucher aux accords existants, identifier ensuite les zones d'écart les plus sensibles puis ouvrir des négociations ciblées dans le cadre d'une feuille de route pluriannuelle.
C'est dans cette configuration que le manager se trouve le plus exposé : il sera amené à conduire des conversations où l'écart salarial entre deux collaborateurs occupant des fonctions comparables ne s'explique que par l'entité d'origine. Ce constat, bien que potentiellement inconfortable, n'est pas indéfendable : l'entité d'origine constitue un critère objectif, traçable et légitime au regard de la directive. Encore faut-il que les managers maîtrisent le discours associé : c'est pourquoi partager avec eux la charte des critères de rémunération, et veiller à leur appropriation, est une condition préalable à la tenue de ces conversations. Sans cette maîtrise, les éléments de langage restent creux, mais avec elle, ils deviennent un argument réel et entendable. Il est donc particulièrement utile, dans ce cas de figure, d'investir dans la formation des managers à ce type de conversations, de les adosser à une feuille de route de convergence salariale suffisamment crédible pour être portée devant les équipes.
« Quand une organisation devient plus complexe avec différents territoires sociaux, quelle approche appliquer, quelle articulation entre ces territoires pour quels objectifs : tout ça devra être clarifié. »
Ce que la mise en transparence révèle dans cette configuration, c'est bien souvent que l'intégration post-acquisition n'a pas été menée jusqu'à son terme sur le volet de la politique salariale. La directive peut alors jouer le rôle d'un accélérateur inattendu en offrant à la DRH Groupe une raison légitime, et extérieure, d'ouvrir enfin des conversations sur l'équité interne que le calendrier social n'avait pas encore permis d'engager.

Se préparer aujourd'hui plutôt que de réagir demain
L'expérience américaine, soumise à des obligations similaires depuis plusieurs années, offre un signal d'alarme utile. Les entreprises qui ont publié des fourchettes salariales sans avoir préalablement structuré leur politique de rémunération ont déclenché une dynamique difficile à maîtriser : comparaisons sectorielles immédiates, revendications internes alimentées par des données sans cadre d'interprétation, surenchère salariale que les fondations n'étaient pas en mesure d'absorber. Ce qui a manqué n'était pas la volonté, mais le temps de structuration : un référentiel emploi à jour, des politiques formalisées, des outils adaptés. Les entreprises européennes ont encore cet avantage devant elles.
Quelle que soit la configuration dans laquelle une entreprise se reconnaît, un même enseignement se dégage : les organisations qui abordent cette étape avec le plus de sérénité sont celles qui avaient commencé, bien avant l'entrée en vigueur de la directive, à bâtir une culture de la transparence salariale et à structurer les fondations nécessaires. La directive les a trouvées prêtes. Pour celles qui n'en sont pas encore là, l'enjeu n'est pas uniquement de rattraper le retard mais de choisir, dès maintenant, la bonne trajectoire de transformation.
Dans tous les cas de figure, c'est au manager que revient la tâche de rendre le système lisible pour chaque collaborateur. Les organisations qui auront investi dans leur préparation aux conversations sur les écarts de rémunérations mesureront rapidement l'écart avec celles qui auront attendu les premières demandes pour y réfléchir.
« Depuis 2 ans maintenant, nous obligeons les managers à argumenter par des critères objectifs s'ils veulent recruter hors du cadre. La bonne surprise : ils se prennent bien au jeu. »
La transparence des rémunérations n'est pas un exercice de conformité, c'est un révélateur organisationnel. La question n'est pas de savoir si une entreprise est prête, mais de déterminer quel chemin de transformation lui permettra de le devenir, et ce en partant de ce qu'elle est aujourd'hui.